Plaies de lit fatales: la veuve de Normand Meunier envisage une mise en demeure
MONTRÉAL — La veuve de Normand Meunier, Sylvie Brosseau, envisage d’envoyer une mise en demeure au Centre intégré de santé et de services sociaux des Laurentides (CISSSL) pour les préjudices qu’elle et son conjoint ont vécus et qui ont amené M. Meunier à demander l’aide médicale à mourir (AMM). On ne connaît pas encore le montant qui serait réclamé.
Rappelons les événements qui se sont déroulés en janvier 2024. Normand Meunier, qui est tétraplégique, se rend à l’hôpital de Saint-Jérôme pour des problèmes respiratoires. Il passe quatre jours à l’urgence, sans un matelas adapté à sa condition, malgré les demandes répétées de sa conjointe au personnel de l’hôpital.
Sans évaluation ni de mobilité adéquate du patient, M. Meunier a développé deux graves plaies de lit — une de 11 par 8 cm à la fesse gauche et une de 7 par 12 cm à la fesse droite — qui n’ont été découvertes qu’à son retour à la maison, 11 jours plus tard. Elles étaient devenues nécrosées, et «le pronostic à ce moment-là était très sombre», a soutenu en point de presse, mercredi, l’avocat de Mme Brosseau, Me Patrick Martin-Ménard. M. Meunier a dû subir «deux chirurgies très douloureuses de débridement».
«Et après plusieurs semaines, il s’est résolu à demander l’aide médicale à mourir pour mettre fin à ses souffrances», a raconté Me Martin-Ménard. Normand Meunier est décédé le 29 mars 2024.
Le rapport du coroner Me Dave Kimpton, rendu public mardi, conclut que les plaies de lit sont apparues ou se sont aggravées en milieu hospitalier.
La voix nouée par l’émotion, Mme Brosseau a dit en conférence de presse qu’elle avait encore l’énergie de se battre comme le voulait son défunt conjoint. Elle le fait pour éviter que d’autres tragédies de la sorte ne surviennent. «C’était sa décision à lui, à la toute fin de sa vie, qui a accepté que je puisse continuer son combat pour plus que ça se reproduise jamais dans les hôpitaux», a-t-elle déclaré.
Mme Brosseau a qualifié les soins donnés à l’hôpital comme épouvantables. «Aucune considération pour la tétraplégie de Normand. En rentrant à l’urgence, personne ne nous écoutait, on était ignoré complètement, décrit-elle. Moi, la proche aidante, c’est comme si je n’existais pas, comme si je ne connaissais rien. Je ne suis pas infirmière, mais j’étais sa proche aidante. Il faut prendre en compte les soins que la proche aidante donne.»
Mme Brosseau a précisé que les soins à la maison étaient «très bien supervisés» par le CLSC et par elle-même.
Appelé à commenter la situation en entrevue avec La Presse Canadienne, le président de l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec (OIIQ), Luc Mathieu, a rappelé l’importance de l’humanisme de la part du personnel soignant envers les patients et les proches aidants. «Ce que Mme Brosseau a vécu, c’est déplorable», a-t-il dit.
M. Mathieu estime que les personnes qui revendiquent des soins parfois avec insistance — comme ce fut le cas de Mme Brosseau — ont raison de le faire parce qu’elles ne trouvent pas écho à leurs demandes «dans la plupart des cas qui sont légitimes». M. Mathieu s’est dit préoccupé par le récit de Mme Brosseau.
Une action collective dans les cartons
Moelle épinière et motricité Québec (Mémo-Québec) évalue de son côté la possibilité de déposer une action collective contre Santé Québec et le ministère de la Santé pour toutes les personnes, qu’elles soient blessées médullaires ou non, ayant vécu une trajectoire de soins défaillante ayant mené à des plaies de lit.
Selon Me Martin-Ménard, cela pourrait toucher des milliers de personnes au Québec. Mémo-Québec a déjà un registre d’une centaine de personnes ayant vécu une situation qui s’apparente à celle de M. Meunier.
«Ce n’est que la pointe de l’iceberg», a affirmé Me Martin-Ménard, ce qui justifie selon lui l’évaluation d’une action collective de portée systémique.
«On a commencé un registre, avec des situations qui sont très diverses, mais pourtant le point commun ce sont des négligences, […] ce sont des pratiques qui ont été négligées», indique Ariane Gauthier-Tremblay, organisatrice communautaire au volet défense des droits chez Mémo-Québec. Elle affirme que l’organisme continue de recevoir chaque semaine des témoignages en ce sens.
Mme Brosseau confirme aussi avoir reçu plusieurs récits depuis qu’elle est sortie publiquement. «Il y a beaucoup de personnes qui nous contactent, autant Mémo-Québec, M. Martin-Ménard ou moi-même, pour nous faire part de leurs problématiques, parce qu’ils se sentent tellement isolés, ils ne savent pas par quel bout commencer, puis ils ont peur […] d’être mis de côté complètement par le système. Ils ont peur du système», dénonce-t-elle.
Des ordres rappelés à l’ordre
Me Martin-Ménard a critiqué le Collège des médecins du Québec (CMQ) et l’OIIQ pour ne pas avoir participé à l’enquête du coroner. «Il y a eu des enjeux extrêmement importants qui ont été discutés, qui touchaient directement leurs membres et leurs mandats de protection de sécurité publique», a souligné l’avocat.
Dans le rapport, l’OIIQ et le CMQ ont chacun une recommandation qui leur est adressée. Au Collège, on demande qu’il «avise ses membres, par les moyens appropriés, de la spécificité des soins à offrir aux blessés médullaires, en particulier quant à la prévention et au traitement des plaies, ainsi que de leurs obligations déontologiques en lien avec la formation continue obligatoire».
À l’OIIQ, le coroner Kimpton demande de sensibiliser ses membres «sur les soins destinés aux usagers blessés médullaires» et leur offrir «une formation de base et continue sur le sujet». Le président de l’OIIQ, Luc Mathieu, a fait savoir qu’il avait l’intention de donner suite à cette recommandation et qu’elle avait lieu d’être.
Il s’est dit préoccupé par le décès de M. Meunier, «qui aurait pu être évité», dit-il, reconnaissant que des infirmières ont manqué à leur devoir de surveillance clinique. «Quand on lit le rapport du coroner, il y a eu plusieurs opportunités manquées d’intervenir pour prévenir la détérioration de sa situation de santé», souligne-t-il.
M. Mathieu admet que l’OIIQ a plus de sensibilisation à faire pour les blessés médullaires et pour les soins de plaies. L’Ordre a par ailleurs récemment rendu disponible une variété d’outils et de formation continue sur les pratiques en soins de plaies.
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